journal de la Glacière nº2 | 2013

#2 Survivre à la mort

La deuxième édition du journal de la Glacière intitulée Survivre à la mort a été réalisée durant la résidence de Selma Lepart et Michaël Verger-Laurent à la galerie AL/MA de Montpellier.
Cette extension de leur travail a été édité sans perdre de vue l’aspect créatif de l’édition.
« Nous envisageons la possibilité d’inclure dans le contenu de nos recherches des éléments non linéaires [...] Nous ferons probablement appel à des transformations de certains de nos textes afin qu’ils deviennent aussi cohérents que possible avec notre propos sur la forme, le rythme et l’esthétique particulière au mécanisme, ce qui pourra les rendre plus abstraits. Nous souhaitons cependant respecter la charte graphique existante autant que possible. Les textes seront illustrés par une série de dessins obscurcissant volontairement des objets ou des représentations connues, nous faisant perdre la notion des différences entre deux états (mécanique et organique). Nous pensons en particulier à un dessin qui fera écho au logo circulaire de la Glacière. » [1]
Présenté comme un objet finalisé, tiré à 6 exemplaires, pendant l’ouverture de la résidence, le journal développe sa complémentarité avec les pièces présentées dans l’espace d’exposition.

Les barbelés d’Éden

Barbelés d'Éden {JPEG}L’homme ne veut plus accorder aucune place à sa plus sombre angoisse : nier ou oublier sciemment sa mort sont des stratégies qu’il a élevées au rang d’universel, qu’il applique à l’espèce entière, voire à la vie elle-même.
L’homme coupé du temps mène une existence d’amnésique. Chaque jour, il doit reconstituer les limites de son environnement, faiblement conscient seulement des choses qui l’entourent, il perd le fil de ses incuries et n’a pas à penser à sa propre finitude. Aux Cassandre qui lui annoncent de sombres lendemains, l’homme répond par une angoisse diffuse, de l’incrédulité, ou des démonstrations d’assurance sans limite.
Il faut dire que les choses ont changé : les machines ont pris le relais. L’homme est connecté à toute une série d’appareils qui l’informent sur lui-même, lui donnent son pouls, ses ondes cérébrales, la composition de son sang. Sur son lit d’hôpital, il est rassuré par les énormes banques de données qui pallient ses déficiences de mémoire ; il commence à croire sérieusement qu’il pourra être maintenu en vie éternellement. Il a même d’autres ambitions désormais.
Le corps est faible – pourquoi ne pas envisager de s’en débarrasser ? Imiter les machines, remplacer les pièces usées une à une – à terme, créer l’obsolescence programmée humaine, rentabiliser la survie infinie. Sauter de corps en corps, inscrire sa personnalité dans les bases de données – faire passer un chameau à travers le chas d’une aiguille. Les chrétiens envisageaient l’après, les transhumanistes envisagent le présent.
Pour cela, il faut vaincre l’ordre naturel. S’émanciper, réussir son évasion. Changer les règles du jeu, en refusant de se contenter de ce qui est donné. L’homme peut s’améliorer, grâce aux machines, aux nanotechnologies, à l’ingénierie génétique. Devenir un être numérique ; le numérique offre un système d’organisation du réel alternatif à celui défini par la nature ou par un dieu surplombant ; l’homme est toujours dépendant du Verbe, un nouveau verbe qu’il ne comprend pas mieux, en définitive, que celui du divin (les algorithmes, déjà, le dépassent de toutes parts, totalement autonomes). L’homme recrée les conditions d’un nouvel inconscient fondateur – dans un siècle, il prendra la machine pour sa génitrice, et n’aura plus les moyens de s’en émanciper.
En cherchant à échapper à sa prison de chair, l’homme veut aussi laisser derrière lui toutes les contraintes qui ont minimisé ses ambitions vitales par ailleurs. Toutes celles qui sont reliées aux conditions de sa vie en communauté : s’il peut abandonner la mort, l’homme peut également abandonner la misère et la contingence par les moyens de sa transformation – le futur politique des transhumanistes sera celui d’un Éden retrouvé – pourquoi pas une noosphère, la fusion sous forme d’une conscience globale d’individualités intégralement numérisées ?
Bien sûr, il n’y aura pas de place pour tout le monde dans le nouvel Éden. L’extension absolue du temps ne peut être comprise que dans un espace restreint au maximum. L’évasion ne s’envisage que sous une lumière lunaire, dans un compartiment secret, en une lutte sans cesse recommencée pour arrêter le chronomètre lors d’une nuit infinie. Filtres, barrières, sas, protections, bains stériles, discipline stricte – et certains tests psychologiques menés régulièrement pour éviter des crises de foi en interne.

Manipuler la chance

Un ordinateur (et par extension, un programme, un robot, etc.) doit suivre des instructions pour fonctionner, ce qui le rend intégralement prédictible. Il est possible d’imiter une conduite aléatoire chez un ordinateur mais on utilise la plupart du temps une liste de variables finie. Ainsi, tout se passe comme si l’ordinateur ne lançait pas les dés, mais consultait une table de résultats de lancers aléatoires déterminés à l’avance ; on peut compliquer la procédure choisie pour crypter extérieurement le comportement de la machine. Il est cependant possible, au prix d’un travail de recherche important, de parvenir à déterminer la liste de variables apparemment aléatoires utilisées par un ordinateur selon les stimulations auxquels celui-ci est confronté. Les gens pratiquant les jeux vidéo pour établir des records de score ou de vitesse assistés par ordinateur connaissent bien ce phénomène : ils déterminent l’enchaînement d’inputs (manipulation de boutons) nécessaires pour obtenir les effets qu’ils désirent à l’intérieur des jeux ; c’est ce qu’ils appellent « manipuler la chance ». En l’occurrence, ils s’imposent à eux-mêmes une tâche digne d’un ordinateur (la consultation méthodique de toutes les possibilités appartenant à un ensemble fini mais de taille considérable) ; ils décryptent le langage du robot là où le robot est habituellement utilisé pour décrypter le langage humain. Ils inversent la nature des rapports habituels et créent un nouvel axe de communication avec les programmes informatiques, un renversement qui représente un piratage de l’ordre mécanico-biologique, l’ébauche d’une possibilité autre.

Opus magnum

Opus magnum {JPEG} Des vacuoles, des mitochondries, du plasma, des microtubules.
Des bouts d’os ou de cartilage, une colonne vertébrale.
Un noyau et son cytoplasme. Un réticulum, une membrane plasmique.
Les dessins crayonnés de Selma Lepart évoquent des organismes vivants, des processus biologiques soumis à de forts grossissements, sujets à études ou à interrogations métaphysiques.
Pourtant, les modèles qui ont servi à produire ces images sont des mécanismes, des rouages, et l’accélérateur de particules du CERN, en Suisse.
La confusion entre le mécanique et le vivant arrive à son comble. Les vues de détail, les seules encore accessibles dans un monde hors de proportions où les informations éclatent en tous sens en permanence, entretiennent le doute : le biologique a perdu de sa spécificité, aussi bien dans le réel que dans la conception que nous pouvons nous en faire.
Tout comme le cerveau humain n’est qu’un modèle parmi d’autres de super-algorithme, le biologique n’est qu’un modèle particulier d’organisation de la matière. Les deux milieux auparavant exclusifs l’un de l’autre, mécanique et vivant, héritent dans cette indifférenciation de leurs qualités réciproques : le vivant se fait procédural, emboîtable en réseau, extensible, modulable, testable ; le mécanique apparaît fragile, grouillant, respirant, plastique. Au sommet de la pyramide du mécanique, ses manifestations les plus pointues, les algorithmes boursiers, fonctionnent entre eux selon un écosystème propre qui évoquent une jungle animalière : tous se guettent, les plus forts dévorent les plus faibles.
Dans l’intervalle, les formes ont changé, tout comme notre regard sur elles, elles sont devenues indiscernables ; et dans notre enthousiasme pour fusionner immortels avec les machines, nous sommes devenus banals comme des grille-pains. Les certitudes d’hier ont volé en éclat, celles d’aujourd’hui sont à peine esquissées, seul un crayon précis peut permettre d’en dessiner les contours dans le détail.

CAPTCHA 1

Opus magnum {JPEG} Le terme CAPTCHA est un rétro-acronyme qui signifie completely automated public Turing test to tell computers and humans apart. Il vise à différencier les humains des robots par le biais d’un test de Turing – il est d’usage fréquent, par exemple pour verrouiller l’accès à des boîtes mail.
Alan Turing était un cryptologue et informaticien anglais qui a imaginé ce test en 1950 : une personne communique à l’aveugle avec un interlocuteur dont elle doit déterminer s’il est un humain ou un robot, en jugeant du « naturel » de ses réactions.
La question de l’intelligence artificielle se pose ainsi par le biais du simulacre et du subterfuge. L’homme regarde le robot comme Chronos considère ses enfants. Ce qui commence comme un divertissement frivole et théorique prend bientôt une tournure dangereusement réaliste. L’enjeu du vingt-et-unième siècle apparaît rapidement être la cryptographie ; d’énormes efforts sont consentis afin de garder fermées ou d’ouvrir à tout prix portes, serrures, comptes, ordinateurs – et l’homme, de plus en plus projeté dans ses extensions, s’obsède pour ces questions de sécurité (qui traversent toute la société).
Face à lui, le robot qui jamais ne fatigue, travaille des millions de fois plus vite que lui, est capable d’attaques aux noms exotiques - « par force brute », « par dictionnaire », « par table arc-en-ciel ». S’il ne trouve pas un code, un robot est capable d’essayer tous ceux qu’il connaît. Un robot ne se décourage pas.
En réalité, de nombreux robots peuvent déjà entrer (et sortir) « cambrioler » nos vies (numériques), ceux de la NSA pour ne citer qu’eux, avec la complicité plus ou moins explicite des propriétaires hébergeurs. Mais le robot spammeur, le robot terroriste ou le robot arnaqueur ont peuplé l’imaginaire collectif. Avec eux est née une esthétique de la porte.
Le robot doit montrer patte blanche pour entrer. Se repose alors avec une acuité renouvelée le problème de la différenciation humain/robot. Y a-t-il un signe sûr ? Une protection infaillible ? Un talisman efficace ?
Le CAPTCHA semble bien être cet outil miraculeux. À travers la barrière du langage, il permet la comparaison en dénonçant les limites de l’imitation. Encore faut-il se connaître pour savoir qui est différent de soi : la seule occasion où l’homme se préoccupe encore de s’appréhender lui-même est celle où il doit se prémunir contre le robot.
Cleverbot, un robot utilisant un algorithme d’intelligence artificielle, a réussi en 2011 à passer le test de Turing : 59% des personnes ayant échangé avec lui sous la forme d’un tchat ont pensé qu’ils avaient affaire à un humain ; plus important encore, seuls 63% des humains alignés pour comparaison ont réussi à passer le test. La question se pose donc : les humains réussissent-ils mieux le test que les robots ?
Une des premières difficultés à laquelle ont été confrontés les créateurs de ces robots (n’oublions pas qu’à travers ces derniers, les batailles se livrent toujours entre humains), a été d’arriver à nous imiter dans nos imperfections. Les programmes ont dû épicer leurs résultats d’erreurs par soucis de crédibilité. De ce fait, la machine ne doit pas sortir du lot, nous dépasser, mais être semblable à nous. Ce n’est pas une compétition mais une bataille de spécificité. C’est de perdre notre statut unique dans le règne du vivant qui nous fait peur (tout en déclenchant chez nous la compulsion d’en connaître la limite).
Si le robot fait une partie du chemin vers nous, nous dérivons nous-mêmes à sa rencontre. Non seulement pour protéger les portes plus efficacement, mais simplement parce que c’est lui qui fournit maintenant le modèle de lecture statistique et ubiquiste du monde. Nos processus de pensée mêmes en sont modifiés : de plus en plus an-historiques et horizontaux, ils s’inscrivent simplement comme des points du réseau.
Nous perdons la mémoire, nous devenons des bibliothèques d’hyperliens. Des algorithmes de consultation de données externalisées. Des programmes de lecture des résultats du travail d’algorithmes plus puissants. L’écrasement par la quantité de données et la référenciation extrême amenuisent les occasions où nous pourrions nous exprimer par nous-mêmes – de toute façon, nous en avons perdu le goût : nous stockons. Nous empilons. Nous trions.
Les transhumanistes voient la fusion humain/robot comme une solution pour fournir enfin à l’humain ce qui lui manque : l’éternité. Le CAPTCHA, même anecdotique, même en partie caduque, matérialise une des frontières où se joue cette fusion.
On peut imaginer le CAPTCHA tout aussi bien devenir l’outil ou le symbole d’une résistance future, pour tromper la surveillance des machines en envoyant des messages pour elles illisibles, qu’incarner une nouvelle zone d’indistinction, le premier terrain où s’exprimerait l’indépendance des machines à travers ce rite de passage. Les versions sonores de ces messages cryptés deviendraient des appels au secours ou des chants des sirènes distribués depuis des mondes lointains, des inter-zones.
Mais l’homme se pose avant tout une question à lui-même à travers le robot – en se créant un nouvel antagoniste. Sommes-nous capable d’interpréter ces messages ? De les lire, de les entendre ? Ces messages automatisés qui nous sont présentés par des robots qui ne peuvent pas les comprendre ? Serviteurs aveugles, incapables de nous aider, nous laissant seuls dans un monde étranger dont ils sont pourtant les ordonnateurs. En créant les conditions d’une exclusion toujours plus drastique – les capacités des robots augmentant en permanence – ne prenons-nous pas le risque de nous mettre nous-mêmes à la porte de notre propre royaume, définitivement exclus, errants, coupés de nos bases, et a-spécifiques ?
Serait-ce la tentation de la liberté du dehors qui nous démangerait sous la surface ? (la lassitude du retranchement ?)

CAPTCHA

JPEG

installation sonore, 1’39’’ en boucle

La pièce CAPTCHA reprend le lettrage utilisé pour dérouter le décodage des textes par les robots, tout comme son accompagnement sonore applique le même principe à plusieurs phrases en captcha audio. Le texte mis en espace est une phrase de Lucrère en latin, qui ajoute à la difficulté de lecture la barrière de la langue : si nous pouvons décrypter le captcha, son sens échappe à la plupart d’entre nous. Maintenir la lutte à la frontière nous éloigne de nos racines. Nous sommes de simples opérateurs, exclus de nos propres bases, l’oubli dévore nos arrières.

Ours

Chroniqueurs et Artistes : Selma Lepart et Michaël Verger-Laurent
Conception sonore : Benoist Bouvot
Édité par la Glacière

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