journal de la Glacière nº1 | 2012

#1 Mode d’emploi

Cette expo-edition est le résultat du premier rendez-vous de la Glacière. À travers ce Journal, véritable moment d’archivage de la Fin du Monde, le travail d’écriture, d’images et de mise en page sur l’espace d’une page blanche A3 est exposé et détaillé. Ce premier volet mode d’emploi de la fin du monde, propose un nouvel espace et annonce la prochaine exposition, chronique de l’archive des mondes.

2012, chroniques d’une fin du monde

N·E·W·S
Cette installation/diaporama en cours de réalisation présentera une série de vues issues de plusieurs quotidiens français. Chaque image reprend la Une de différents journaux parus durant l’année 2012. J’entreprends d’observer et de donner à voir le monde pendant un an. Le premier geste, mon protocole, est un archivage de la presse quotidienne. Le deuxième, celui d’agréger ce défilement de Unes en diaporama, s’apparente à réaliser un collage de mémoire. En photographiant ces Unes et en les donnant à voir de la manière la plus simple possible, j’opère un changement dans leur statut, donc un changement dans leur sens. Je prends ainsi part à cette actualité et propose une expérience qui modifie notre acuité.
Le journal est un témoin du temps et je constate que chaque jour les hommes marquent l’actualité de leurs actes, reproduisant de manière contemporaine le geste archaïque de l’homme préhistorique qui marquait de l’empreinte de sa main les grottes. L’actualité est éphémère, en l’archivant je souligne son ambiguïté temporelle : l’information du jour appartient déjà au passé lorsqu’on la découvre. De même ce projet est en perpétuelle évolution, mouvant comme le déroulement des faits traités dans les journaux. Ces faits ont un début et une fin mais pas l’actualité, elle déroule son fil infini et tel un trou noir cherche à tout capter. La Une sédimente toutes les strates contenues à l’intérieur d’un même journal. Le rassemblement de toutes ces Unes cumule différentes strates de temps. Au fur et à mesure du processus je commence à voir 2012 apparaître en perspective. C’est aussi une manière de rendre pérenne ce qui jusque-là nous glissait entre les doigts sans aucune persistance rétinienne : une somme d’informations dans un temps donné.

Ruine M2K2

2012
sculpture, ballon de 155 cm de diamètre gonflé à l’hélium recouvert de 1400 feuilles d’or blanc puis dégonflé, sonde météo, poids

Processus M2K2
Dans sa première version la pièce M2K2 est prisonnière de son espace d’exposition.
Cette reconstitution d’un ballon-sonde recouvert de feuilles d’or, a été gonflée à l’hélium et lestée d’un poids de 2 kg qui vient la maintenir au sol. Cette « pièce précieuse », in situ, trouve son sens dans sa destruction partielle. Son image presque irréelle, protégée et sublimée par la vitrine, n’est plus.

Que reste t-il de cette pièce éphémère dans l’espace d’exposition ?
Ruine M2K2, est présentée à la manière d’une archive/objet. Sans écran ni image, elle manifeste sa présence. Il ne reste qu’une enveloppe vidée de son air, dont le souffle l’a libérée vers l’extérieur. Sa forme révèle une possible chute, à l’image des ballons météo lancés à 30 000 mètres au-delà des nuages, pour ensuite retomber dégonflés sur terre. Certaines sondes sont récupérées par des « chasseurs de sonde » qui les traquent grâce aux fréquences particulières qu’elles émettent. Ce passe-temps innocent prend des dimensions politiques dans certains pays. La paranoïa des régimes cadre cette action de peur que les chasseurs découvrent et décodent des conversations secrètes.
L’or pourtant fragilisé par la surface en relief, adhère à la pièce dégonflée et dessine un paysage. Porteur de lumière, l’or sculpte la forme transformée. Cette « peau » est maintenant irréversible. La carcasse dorée échouée au sol dans un nouvel espace d’exposition, de manière plus brutale, devient sculpture-témoin.

zéro point zéro

zéro point zéro

The Longest day
2009, photographie du project room de Dunja Herzog. Incrustation numérique des œuvres suivantes  :
- Sans Titre (2009, or rouge, eau, parquet)
- Memento Mori (2009, photographie encadrée)

21 Juin 2009 - Soirée du Solstice d’été.
« Notre projet était de sortir l’exposition de son espace institutionnel et muséal. Pour cela, nous avons proposé un dispositif de vidéo–projection sur le sol près de l’entrée du crac d’Altkirch. Nous avons projeté sur un tapis de craie, l’image aérienne d’une des salles de l’exposition en cours au crac, Time Warp, au sein de laquelle nous avons incrusté certaines de nos œuvres. Une manière métaphorique à plus d’un titre d’apparaître : apparaître à l’image en même temps que la nuit vient, apparaître dans l’exposition, et apparaître aussi sur la scène artistique. »
En faisant face à de nombreuses contraintes dans ce lieu d’exposition, Muriel Joya et Audrey Martin, ont su tirer de leur collaboration, un projet/projection, qui interroge l’image et sa présentation dans un espace d’exposition. L’image est apparue au sol, à l’extérieur du crac Alsace, en plongée complète et projetée sur un carré de magnésie pilée et frottée à la main. Ce principe de mise en abyme du geste artistique détourné par la projection donne tout son sens à l’installation à travers un système d’apparitions cumulées. Le titre de la pièce fait référence au solstice d’été, jour le plus long de l’année mais aussi au film sur le débarquement datant de 1962, The Longest day. Cette pièce existe aussi dans un esprit guerrier par l’incrustation du geste artistique dans un lieu d’exposition.
La projection de The Longest day, est apparue au début de la soirée puis est devenue de plus en plus visible au fur et à mesure que la nuit tombait. Cette expérience sensible de l’installation in situ donne accès à différents stades de l’image sur un principe d’apparition physique dans le temps.

The Longest day 2
2010, installation vidéo in situ, Galerie Plug.In, Bâle, Suisse

27 Novembre 2010 - Sous la neige.
The Longest day 2 a été spécialement repensé pour l’exposition à la galerie Plug . in de Bâle. Cette nouvelle version de l’installation n’a pu échapper aux conditions météorologiques et a été présentée sur un tapis de neige. L’image et l’apparition changent alors de statut en s’insérant dans l’environnement à la manière d’une résistance par la lumière. Les aléas climatiques proposent une nouvelle pièce dans la continuité logique de la première. L’image proposée reprend le principe d’incrustation d’œuvres dans une photographie du lieu d’exposition. Le temps d’une soirée, la lumière, créée de l’espace dans un temps limité d’exposition.

zéro point zéro
2012, double page blanche, projection sur magnésie

21 Décembre 2012 - Destruction.
Destruction du jour le plus long. Finalité de la pièce et de la création artistique qui fonctionne sur deux temps : la prédiction et l’exposition. Dans ces deux moments d’expositions, l’espace est mis en avant. L’image est épuisée dans le temps et disparaît pour laisser la place à un écran lumineux. La « matière lumière » remet en question le statut de l’image et installe The longest day dans une temporalité propre à l’œuvre. On dégage dans cette version zéro point zéro un certain héroïsme de la pièce, toujours dans cet esprit guerrier, elle disparaît.
Cette œuvre annoncée puis présentée est le point central de l’exposition. Les autres travaux sont mis en orbite et circulent autour d’elle. Comme si l’image connue, inscrite dans la chronologie de The Longest day, avait explosée pour créer d’autres mondes artistiques, en orbite autour de l’espace de lumière blanche. Cette pièce centrale construit l’exposition à la manière du phénomène du Big Bang d’où toute matière aurait été formée. Le projet évolue, il est projeté en intérieur pour sa dernière présentation et pour la première fois. À travers cette remise à zéro, The Longest day est maintenant complète et finie.
L’annonce et la prédiction de cette pièce prennent tout leur sens sous la forme d’une double page blanche (la page dialogue avec l’écran de magnésie). Ce dernier moment est un Chaos à l’envers, une ruine lumineuse. Il s’agit ici d’affiner l’œuvre vers un point ultime où l’image n’est plus nécessaire. La deuxième partie de l’exposition devient le temps de l’éblouissement en rentrant dans l’institution. Les deux premières versions avaient une position instable. Cette dernière, zéro point zéro, existe dans sa stabilité. Cette ultime mise en abyme met clairement en image le phénomène de l’expansion de l’univers. Contrairement aux deux premières versions, celle-ci s’imprègne dans le temps et passe du statut éphémère à celui d’archive.

Chronique de l’archive des mondes

sédimentation 2012
La Fin du Monde, ce qui aurait pu avoir lieu
« Nous vivons l’époque de la Fin du Monde mais cette fin ne signifie pas l’apocalypse. Elle signifie plutôt que nous avons commencé à accepter que notre univers soit en fait un plurivers, un monde de mondes. Nous avons besoin d’une nouvelle cosmologie pour accueillir tous les bouleversements de notre époque. Une cosmologie à hauteur de l’ordre du pluriel et du divers […] Une cosmologie obligée de constater la fin « du » monde au profit de la multiplication « des » mondes. Mais en passant de l’univers au plurivers, […] ce sont toutes les dimensions de la politique, de l’esthétique et même de la vérité qui se trouvent bouleversées. » [1]
L’espace contemporain se trouve aujourd’hui défragmenté et l’on se rend compte qu’on ne peut plus converger en un monde unique mais qu’il faut le repenser en allant vers des mondes pluriels, la création de multivers. « Le monde est habité de mondes qui rendent son unité désormais problématique. » [2]
En s’appuyant sur le mystère d’une fin totale et collective, cette exposition explore la condition humaine (peur de la Fin du Monde et espérances de l’immortalité de l’âme) mais aussi la condition historique et les moments qui la définissent : « celui de l’archive, celui de l’explication, celui de la compréhension et enfin celui de la représentation » [3] Cette représentation historique, de la Fin du Monde tant attendue, est proposée dans un dernier moment, celui de l’exposition.
« La fiction n’est pas la création d’un monde imaginaire opposé au monde réel. Elle est le travail qui opère des dissensus, qui change les modes de présentation sensible et les formes d’énonciation en changeant les cadres, les échelles ou les rythmes, en construisant des rapports nouveaux entre l’apparence et la réalité, le singulier et le commun, le visible et sa signification. » [4] L’enregistrement du réel est un projet en perpétuelle évolution. C’est ce que nous cherchons à faire dans cette exposition avec une certaine ironie sérieuse : enregistrer par l’archivage d’exposition, l’instant, le réel et l’annonce de l’évènement de la Fin du Monde en archivant ce qui aurait pu avoir lieu.
Depuis toujours nous construisons de la fiction autour de la Fin du Monde. L’intérêt porté à cet « évènement » n’est pas un phénomène récent. Pour la civilisation occidentale, les origines remontent aux aspects judéo-chrétiens de l’eschatologie, l’étude de la fin ou du dernier. Au sein de ce projet, la frontière entre fiction et documentaire est complètement estompée : le geste de l’artiste vise à la déplacer pour poser des questions relatives aux représentations possibles de l’histoire contemporaine. Ce système d’archivage et de prédiction d’un moment aussi précis que « la Fin du Monde », présent dans tous les esprits et largement fantasmé, permet de proposer une autre lecture du statut de l’image. En la manipulant par l’action artistique, sa force de conviction, sa fonction initiale et son aura sont détournées.
Ce moment d’exposition est marqué par l’histoire fondatrice du projet. En marquant un point de départ, un développement, une date et un lieu spécifiques, une certaine authenticité lui est conférée. La problématique de la conception même d’archive, de documentation et de fictionnalité est abordée sous la forme d’une chronique de l’image. Le système d’archive-fiction nous propose un moment de prédiction, une nouvelle forme d’archivage qui intègre le statut de l’image à l’espace d’exposition comme une véritable pièce à conviction, une opération historique de la Fin du Monde.
Lorsque quelque chose disparaît nous faisons appel à la mémoire et surtout à l’image et la représentation. Nous procédons à un archivage du temps. Mais lorsqu’un monde disparaît, que reste-il ? Quelle apparition ou restitution de l’image créons nous à ce moment précis ? Il s’agit ici de mettre en place le système-imagination pour documenter la Fin du Monde et participer à un regard qui appartient bien à ce monde mais d’une autre manière. En attendant cette Fin peut-être devrions nous faire participer notre regard autrement sans s’inquiéter de l’arrêt du temps. « On peut se laisser conduire de l’expérience du réel le plus habituel vers une expérimentation plus dangereuse et autrement coordonnée. » [5] C’est ce que vont tenter de proposer les artistes de cette exposition.
« Nous sommes aujourd’hui toujours en quête de signes que le monde va s’arrêter alors que les Mayas recherchaient au contraire des assurances que rien ne changerait, c’est un état d’esprit totalement différent. » [6]
La fin du monde n’est pas un accident, tout s’arrête simplement.
Apparemment l’apocalypse maya n’aura finalement pas lieu cette année. Des archéologues américains ont découvert les plus anciens calendriers mayas connus, sur les murs d’une habitation au Guatemala. Et contrairement à la rumeur persistante qui affirmait que l’antique calendrier maya s’arrêtait le 21 décembre 2012, celui-ci se prolonge. La découverte remet en lumière l’obsession de cette civilisation pour le temps. « Les anciens Mayas prédisaient que le monde continuerait et que dans 7 000 ans les choses seraient exactement comme elles étaient alors. » [7] Il n’y a tout simplement aucune indication que les calendriers mayas s’arrêtent.
Ces notions d’ordre et de désordre se retrouvent aussi dans la mythologie greco-romaine où le désordre entraînerait la catastrophe : qu’Atlas refuse de soutenir le monde et ce serait le chaos. Aujourd’hui « où que l’on porte le regard, on pressent déjà une hostilité à l’ordre, à tel point que la raison ne cesse d’être invoquée en remède, prothèse bancale d’une méthode susceptible de nous arracher à l’erreur et à l’errance de l’imagination inquiète. » [8]

L’image dorée, reflet des mondes
L’imagination prend sa place dans ce projet mais elle se base sur la mémoire collective et la transformation des données universelles, toutes assimilées et digérées par les populations. Tout le monde voit les mêmes images et chacun se fait sa propre histoire. En regardant plus loin que les images et les objets, que croit-on ? En adoptant un regard simple sur les images, la réception est reconsidérée et les imaginaires déstabilisés. En questionnant l’archive, symbole de mémoire, les artistes reconditionnent le statut de la mémoire à travers le travail de la lumière, de l’or et de l’espace. Que reste-t-il quand une information en chasse une autre ?
« L’histoire est un flux d’images et d’actions indissociables les unes des autres. » [9] Le déplacement de l’image dans cette exposition ouvre d’autres voies de compréhension afin de montrer ce flux continu par le biais d’un glissement de l’image.
A travers l’histoire des origines et la « chronique » nous opérons un système de perception par la sélection d’images représentatives ou de repères chronologiques. En se basant sur ce système on peut se demander pourquoi et comment une image s’impose-t-elle à un moment donné ?
« C’est la position du photographe qu’il faut questionner et pas seulement ce qu’il choisit de montrer. Une image n’est pas donnée, elle se prend (…) et cette prise implique un rapport de pouvoir, un rapport au pouvoir. » [10] C’est ce rapport au pouvoir qui est développé dans le travail de Muriel Joya. Par la force de l’image d’actualité, le projet ouvre de nouvelles possibilités d’interprétations et propose une manière de procéder pour rendre compte de la construction idéologique des images de la « machine monde ». On observe un rapport au pouvoir journalistique de l’image de l’objet de presse et de l’image médiatique, support de l’actualité et donc source de pouvoir. Un pouvoir tout aussi représenté par l’utilisation de l’or dans la pièce d’Audrey Martin.
Nous basons toute notre économie sur ce métal précieux qu’est l’or. Mais d’où vient-il ? À travers cette exposition, ruine M2K2 interroge les origines de l’or, son pouvoir et sa fascination. « Pour trouver son origine il faut regarder vers le ciel » [11]. L’or est arrivé sur Terre il y a 3.8 Milliards d’années dans une pluie de météorites au moment de la formation de la planète. La collision de corps célestes a entrainé un dégagement de chaleur qui a fait fondre des métaux précieux. Ce magma a été attiré vers le noyau terrestre. Un incroyable trésor qui pourrait recouvrir toute la planète d’une couche de 4 mètres d’épaisseur, dort sous nos pieds à 3000km. Pourtant à la surface de la Terre, l’or se fait rare. C’est la deuxième vague de bombardements tardifs de météorites qui a laissé à la surface de la Terre les particules d’or, là où se trouvent aujourd’hui les gisements.
L’utilisation de l’or à travers l’histoire, lui a toujours conféré un pouvoir fort, une certaine fascination et une ambivalence éternelle. Nous avons acquis la capacité d’associer l’or aux légendes, aux croyances et à une dimension spirituelle : les sarcophages et l’orfèvrerie de l’Egypte Ancienne, où l’or est le symbole du Dieu Râ, les icones et l’art byzantin, comme support pour figurer le Ciel, l’art des dorures de l’époque Baroque, etc… L’or, à travers toutes les époques a su représenter le Monde et ses aspects les plus puissants. Dans cette exposition, l’or créé une image, détourne la fonctionnalité en annonçant l’irréversibilité de la Fin des Temps.
La lumière pour les projections et l’or pour le ballon sonde, comme créateurs d’espaces dans ce projet, s’intègrent au système de « Chronique de la prédiction ». La sonde dans sa fonction initiale peut prédire la météo et les images de presse, toujours dans l’attente, dénoncent la conséquence sans fin. Par la transformation et le détournement, l’image est reflétée et la fonction première d’objets et d’évènements intégrés dans la mémoire collective est reformatée, reconsidérée et déplacée de son origine.
Les images de presse sont détournées de la même façon et proposent une autre vision de l’actualité de par leur nouveau statut d’images photographiques. Elles ne font plus seulement qu’informer, elles nous montrent également la vision de « plusieurs » mondes sur Terre.
Les chasseurs de sondes ne cherchent pas les sondes retombés sur terre pour récupérés les données météorologiques mais par simple plaisir de « chasse au trésor ». L’utilité première des sondes est vite oubliée et appliquée d’une autre façon. En cherchant leurs « trésors », ces chasseurs croient en quelque chose de plus grand que la météorologie, une image dorée.
L’objet et sa fonction première sont transformés et détournés. La « réplique dorée » change la valeur et la vision que l’on se fait de l’objet utilisé, par le déplacement et la transformation physique de celui-ci. L’exposition propose, au centre de sa réflexion, un degré de reproduction plus élevé de l’image. En changeant complètement de statut, l’image va jusqu’à disparaître pour laisser la place à la lumière, fondatrice d’un espace nouveau et d’une image entropique.
« L’Apocalypse ne dit pas que c’est la fin de tout : elle prédit un nouveau commencement et porte l’espoir d’un monde enfin dépouillé des défauts du nôtre, où il n’y aura plus d’injustices, plus de maladies, d’un monde en quelque sorte parfait. » [12]
L’actualité est contemporaine et prépare le passé. C’est une manière de fixer un regard sur son temps mais que voit-on ? À la veille de cette Fin des Mondes qui-a-t-il de réel dans les images et de réel dans l’art ? L’essentiel est invisible à nos yeux et tout ce qu’on ne voit pas est essentiel. En proposant une alternative documentaire au traitement de l’information, l’exposition apporte une définition purement personnelle de son actualité de la Fin du Monde.

Processus

En se basant sur un système chronologique, ce projet d’exposition se développe en deux phases : la prédiction d’un évènement et le récit de ce premier temps d’attente du moment « Fin du Monde », et l’exposition finale qui donne à voir les projets artistiques, résultant de l’annonce faite en premier lieu. Deux moments complémentaires qui dialoguent dans le temps et qui sans cesse se réfèrent l’un à l’autre.
La Glacière, laboratoire de réflexion et premier temps de recherches et de réalisations entre le commissaire et les artistes. Cette résidence se termine sur un premier projet, considéré comme ligne directrice de l’exposition à venir en proposant une création, la parution d’un journal, Mode d’emploi de la Fin des Temps. En se basant sur la Chronique de la prédiction et le détournement de l’image, cet objet-archive annonce et propose les projets artistiques qui seront présentés. Une façon de développer l’exposition dans deux espaces différents, celui de la feuille de papier pour le journal et par la suite celui de l’espace architectural.
Par le format, le papier, la mise en page, les images et les textes, l’objet journal s’inspire des quotidiens et des journaux d’expositions connus de tous. Il propose tout un travail de réflexion et de mise en œuvre artistique. Il s’agit au travers de cet « espace d’exposition », d’attirer l’attention par l’imagination et la diffusion d’informations. En choisissant de le dater au 21 décembre 2012, le journal aura de plus en plus d’importance et de valeur dans le temps. Cette proposition d’archivage rentrera également dans la deuxième partie du projet et dans le temps de l’exposition.
En procédant en deux temps distincts, l’archive est créée dans le temps. Cette prédiction de l’exposition se positionne en tant qu’archive dans le processus de réalisation du projet. Alors vient le temps de l’exposition où sont montrées les pièces des artistes et la finalité du travail.
L’exposition proposera le travail des deux artistes plasticiennes ; Audrey Martin et Muriel Joya. Un projet collectif sera également présenté pour sa troisième et dernière version spécialement réalisée pour l’évènement, Zéro point zéro, qui est le point central de l’exposition. Celui qui créé de l’espace pour pouvoir échanger avec les autres œuvres présentes. Il s’agit de mener à la destruction et à l’effacement la projection The Longest day. Cette volonté des artistes de mener cette œuvre à une fin certaine est annoncée dans la première partie du projet et proposée sous la forme de la disparition de l’image par l’action de la lumière.
Le travail proposé par Audrey Martin s’ancre aussi dans l’importance du processus et de l’histoire d’une pièce. La ruine du ballon sonde doré et dégonflé revit d’une certaine manière par l’action de l’archive et sera présentée sous sa forme irréversible.
En partant d’un travail photographique d’archivage très long, Muriel Joya a fait le choix d’utiliser la projection et le diaporama pour présenter son travail dans cette exposition. L’image-mouvement est développée pour montrer le statut éphémère des images de presse et créer une archive de 2012. Ce parcours historique basé sur un système de collecte d’images de Unes est présenté comme un flux continu hors du format journalistique habituel. Cette réflexion critique sur le traitement de l’information médiatique nous laisse dans l’attente constante de signification, image après image.
En travaillant et en proposant des réflexions artistiques sur des espaces différents, le projet (dans son ensemble) prend tout son sens. En s’adaptant à ces deux types d’espaces, l’exposition créée des dialogues, des oppositions et une complémentarité spécifique au projet. Chaque lieu est unique à travers son histoire, ses caractéristiques et sa situation géographique mais ces deux moments d’expositions unissent le projet dans le temps.

Hors-champ de la Fin du Monde

Descente de la machine aérostatique
« La cohabitation de plusieurs temporalités en un même lieu ne serait plus perçue comme un anachronisme qui perturbe, voire déstructure l’espace, mais comme la condition sans laquelle ce dernier ne pourrait exister. » [13]
Peut-on se représenter la Fin du Monde et peut-on se représenter sa propre fin ? Fin de son temps ou Fin du Monde collectif ?
Autant de questions qui nous ramènent à l’aube de l’an 2000. Les prévisions annonçaient que notre civilisation informatisée sombrerait dans le chaos. Un défaut dans la conception des logiciels informatiques devait déclencher la Fin du Monde ; « le bug de l’an 2000 », aussi appelé Y2K. Mais il ne s’est jamais rien passé et ce spectre de la Fin du Monde n’était qu’un fantasme ayant alimenté les esprits. Douze ans plus tard, dans un monde encore plus sophistiqué et informatisé parmi, les guerres qui se poursuivent, le lobby nucléaire et le pouvoir d’Internet, nous attendons une autre Fin du Monde.
En attendant la Fin des Temps nous lui donnons une image, nous la fantasmons à nouveau et le battage médiatique autour de l’évènement ne cesse d’alimenter les théories allant de l’économie à la science. « Est-ce que le calendrier maya parle vraiment de la fin du monde ou seulement de la fin d’un cycle du calendrier ? Ceux qui ont étudié ce calendrier et cette culture qui l’a élaboré rejettent entièrement la prédiction de la fin du monde comme étant une mauvaise interprétation des données. Ils affirment en effet que le calendrier ne parle pas d’une fin en soi mais d’un nouveau commencement. » [14]
Ce hors-champ de la Fin du Monde est riche d’interprétations, de prétextes et de représentations. Quelles sont alors les données prises en compte ? Quelle est la marge d’erreur ? Qui y croit et pourquoi ? L’espace et le temps sont toujours liés dans l’image et c’est en parcourant l’espace ambivalent du hors-champ que l’on peu tenter de répondre à ces questions.
L’image capture et immobilise son contenu dans un espace délimité. Mais elle peut aussi sortir de cette limite du cadre, alors apparaît, le hors-champ. Il est définit par l’ensemble de l’espace diégétique. C’est un espace intermédiaire entre ce qui est montré, ce que l’on voit et ce qui pourrait être montré. Un espace que l’on construit mentalement.
Tout ce qui n’est pas visible dans l’image mais qui existe à partir du moment où il est pensé fait partie du hors-champ. C’est un espace immatériel qui fait jouer l’imagination, l’hypothèse et la supposition. C’est un espace suggéré. L’œil prend ses repères dans l’image, il est d’abord attiré par l’espace occupé et se dirige ensuite vers l’espace libre. On s’inquiète de ce qui est hors-champ, ce qui dépasse le cadre. Un hors-champ implique forcément une notion de limite et de frontière, une notion qui divise l’espace.
C’est le hors-champ qui définit le champ, l’occupation d’un lieu imaginé et invisible. C’est un moyen de parler de quelque chose sans le dire directement, c’est un détournement. Deleuze parle d’une « zone d’indiscernabilité ou d’indéterminabilité objective » et même d’un « ailleurs » dans l’Image-temps. Le hors-champ peut aussi procurer un certain risque en déstabilisant le regard et la lecture d’une image.
Que faut-il croire finalement, tant l’image et la représentation d’une telle prédiction sont transformées et tant les croyances et les visions du monde sont riches de diversités ?
Cette attraction de la Fin des Temps est utilisée pour attirer et intriguer les populations par la presse. Le journal en tant que témoin du temps est l’élément de prédiction par excellence. Il accueille l’information, l’organise et la donne à voir par un système de codes et de techniques journalistiques. En divisant les informations, le journal présente différents mondes et différentes catégories qui ont fonction de diviser le monde en plusieurs univers. Ce hors-champ visible de la Fin du Monde donne à voir une prédiction de la Fin des Mondes sur laquelle la population s’empresse de spéculer sur les évènements.
L’absence à une grande force dans l’image. Signaler l’absent c’est bien le désigner comme tel et le rendre présent par des références ou des repères dans l’image. On observe un moment où le temps est suspendu et qui permet à différents temps de cohabiter. Le hors-champ devient un réel équilibre, il permet d’aller plus loin, littéralement au-delà. Gymnastique mentale sur un déplacement temporel mais aussi un déplacement spatial. Ce qui est vu se place dans un temps et ce qui est imaginé est dans un autre temps. Le hors-champ peut donner de la perspective dans l’image, une perspective mentale et imaginée.
« Les scénarios de la fin du monde ne sont pas tous complètement tirés par les cheveux. L’un des phénomènes qui a été lié à 2012 est le changement de pôle, et les astronomes affirment qu’il pourrait avoir lieu dans un avenir prévisible. Mais avec notre connaissance actuelle, il n’est pas possible de fixer une date précise à un tel évènement, et chose encore plus importante, cet évènement n’est pas le présage d’un désastre. Concernant l’économie, une catastrophe pourrait arriver à n’importe quel moment, avant ou après le mois de décembre 2012, dans le cas où des actes irréfléchis d’un gouvernement d’une superpuissance provoquent l’effondrement du système financier mondial. Mais nous ne pouvons que spéculer sur le moment précis où cela arrivera ou même sur les conséquences qu’une telle catastrophe entraînera. » [15]

Ours

Chroniqueur/Commissaire : Léo Bioret
Chroniqueur/Artiste : Audrey Martin et Muriel Joya
Design graphique : Thomas Rochon-Connétable
avec la participation de : Chloé Guillemet, JC Garlenc et Vincent Lhermet

notes

[1Jean-Clet Martin, Plurivers, essai sur la fin du monde, Puf, coll. Travaux pratiques, Paris, 2010.

[2Ibid

[3Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Seuil, Paris, 2000.

[4Jacques Rancière, « Les Paradoxes de l’art politique », in Le Spectateur émancipé, Paris, La Fabrique éditions, 2008.

[5Jean-Clet Martin, Plurivers, essai sur la fin du monde, Puf, coll. Travaux pratiques, Paris, 2010.

[6William Saturno, archéologue de la Boston University

[7Ibid

[8Jean-Clet MARTIN, Plurivers, essai sur la fin du monde, Puf, coll. Travaux pratiques, Paris, 2010.

[9Gilles Saussier in Photojournalisme et art contemporain, Les derniers tableaux, dir. Gaëlle Morel, Paris, éditions des Archives contemporaines, Centre d’études poétiques, 2008.

[10Walter Benjamin in Photojournalisme et art contemporain, Les derniers tableaux, dir. Gaëlle Morel, Paris, éditions des Archives contemporaines, Centre d’études poétiques, 2008.

[11Matthias Willbold, “Where does all the gold come from ?”, News from the University of Bristol, Septembre 2011.

[12Entretien de Jean-François Mayer par Isabelle Eichenberger, « 2012 : la fin du monde ou le salut ? », Swissinfo.ch, Janvier 2012.

[13Sylvie Hepp-Auteville, L’au-delà des images, déplacements, délocalisations, détours.

[14Peter Nathan, 2012 : la fin du monde (une fois de plus) ?

[15Ibid